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Revue Suisse de Criminologie / Schweizerische Zeitschrift für Kriminologie  -  2/2007

Emmanuelle Granzotti

Enfants de détenus et délinquance juvéniles: risques et prévention


 

Résumé
Le 19 avril 2007 a eu lieu le 2ème colloque interdiscipli­naire de l'association Carrefour Prison (Genève) sur le thème «Parentalité et détention: aspects pratiques». Lors de cette journée, trois intervenants internationaux ont fait part de leur expérience sur le terrain et de l'impor­tance du maintien du lien entre l'enfant et son parent incarcéré. Cet article vise à exposer brièvement les ris­ques qu'encoure l'enfant de détenu concernant notam­ment un glissement vers la délinquance juvénile et quel­ques pistes de prévention.
Mots-clés:
Enfant - parent - détenu - développement re­lationnel- délinquance - risque – prévention

Zusammenfassung
Am 19. April 2007 fand das zweite interdisziplinäre Kol­loquium der Vereinigung Carrefour Prison (Gent) zum Thema «Elternschaft und Freiheitsentzug: praktische As­pekte» statt. Während dieses Tages haben drei internati­onale Referenten über ihre Erfahrung in der Praxis und die Wichtigkeit der Erhaltung der Bindung des Kindes zu seinem inhaftierten Elternteil berichtet. Dieser Beitrag mochte kurz die Risiken, welche für das Kind eines Häft­lings bestehen, insbesondere das Abgleiten in die Ju­genddelinquenz, sowie einige Möglichkeiten zur Präven­tion darstellen.
Schlüsselwörter: Kind - Elternteil- Häftling - interperso­nelle Entwicklung - Delinquenz - Risiko – Prävention

Summary
On April 19th 2007 took place the second interdiscipli­nary colloquium organised by the association Carrefour Prison (Geneva) on the subject «Parenthood and impris­onment: practical aspects». During this day. three interna­tional speakers shared their field experiences and spoke about the importance of maintaining the bond between a child and its parent in detention. This article aims at a brief exploration of the risks existing for the child of a detainee, in particular to gradually fall into juvenile de­linquency. and of the possibilities of prevention.
Keywords:
Child - parent - prisoner - relational develop­ment - delinquency - risk – prevention

 

 

1. Les enfants de détenus en Europe
 

Avant d'aborder la question des conséquences d'une rupture entre l'enfant et son parent incar­céré, il est important de souligner l'ampleur du phénomène sur notre continent. Les chiffres les plus importants, selon les études réalisées, concernent l'Angleterre/le Pays de Galles avec 100478 enfants touchés, l'Espagne avec 79’512 enfants et l'Italie avec 73’489 enfants ayant un père ou une mère incarcéré-e. Les chiffres rela­tifs aux autres pays (dans l'ordre de croissance: l'Irlande, la Suède, le Portugal, les Pays Bas et la France) ayant fait l'objet d'une étude sur le sujet varient entre environ 4’500 et 70’000 (Ayre, Phil­brick & Reiss, 2006). En Suisse, il est à déplorer qu'aucune étude à ce jour n'ait encore été me­née concernant cette population particulière­ment vulnérable. A ce sujet, il est intéressant de noter que malgré l'existence d'articles dans la Convention européenne des droits de l'homme (article 8) et de la Convention internationale re­lative aux droits de l'enfant (articles 3,9 et 12), l'enfant privé d'un de ses parent suite à son in­carcération ne semble pas faire l'objet d'une préoccupation de santé publique. Or, comme il va être démontré plus loin, les conséquences d'une telle séparation sur la santé psychique et physique de l'enfant, ainsi que de ses parents, sont nombreuses et coûteuses.

2. Conséquences et risques

L'impact sur l'enfant de la séparation d'un de ses parents va être différent selon la situation économique de la famille, l'importance des conflits préexistants, le genre de l'enfant, mais surtout d'après son âge (Lafortune, Barrette, Dubeau, Bellemare, Brunelle & al., 2004). Si l'in­carcération du parent a lieu alors que l'enfant a moins de deux ans, il est estimé que la formation du lien affectif avec le parent sera fortement compromise. Entre deux et six ans, des troubles anxieux, une régression au niveau du développement un stress traumatique aigu et de la culpabilité risquent de se manifester. Entre sept et dix ans, les effets principaux sont toujours la présence d'un stress traumatique aigu ainsi que des troubles du comportement. A l'adolescence (entre 11 et 14 ans), ces derniers vont s'accen­tuer et peuvent se manifester avec un rejet des règles et des limites de la part du jeune. De 15 à 18 ans, le risque d'un glissement vers la délin­quance juvénile est de plus en plus présent avec comme conséquence une rupture prématurée des liens de l'adolescent avec ses parents et un risque accru de criminalité et d'incarcération (King, 2005). En effet selon les études, l'enfant de détenu a entre cinq et six chances de plus d'être incarcéré à son tour qu'un enfant de pa­rents non détenus (King, 2005, Florida house of representatives justice council, cité par Wood­ward, 2003). La stigmatisation sociale et l'isola­tion que subit l'enfant peuvent le conduire à adopter d'autres attitudes dangereuses pour son bien-être qui peuvent favoriser l'associa­tion à des pairs déviants, ainsi que le passage au crime et à la délinquance. Parallèlement à cela, il n'est pas rare que les enfants de détenus aient d'importantes difficultés scolaires, des condui­tes sexuelles précoces et à risque, qu'ils quittent le domicile familial prématurément se marient à un jeune âge, ne travaillent pas, etc. A noter que comme mentionné plus haut il existe une différence selon le genre des enfants: les filles seraient plus enclines à révéler des problèmes d'attention et de concentration alors que les jeunes hommes manifesteraient plus de com­portements agressifs, anti-sociaux et délin­quants. Il existe pourtant de nombreux pro­grammes, aux Etats-Unis1 notamment qui ont pour objectif d'enrayer, voire de prévenir ce phénomène.

 

1 La situation des enfants de détenus aux Etats-Unis n'a volontairement pas été abordée dans cet article. En effet. plus de 1500000 enfants seraient concernés et ces chiffres ne sont pas comparables à ceux dont nous disposons en Europe. tant l'ampleur de la population qu'ils concernent est importante.

3. Prévention de la délinquance juvénile
 

Afin de tenter de prévenir un glissement vers la délinquance juvénile des enfants de personnes incarcérées, il est important de travailler avec tous les acteurs en cause: l'enfant son parent incarcéré et ceux responsables de l'enfant à l'extérieur. Certains des axes visés sont d'aug­menter le contact entre le parent incarcéré et son enfant (visites, courrier, téléphone, activi­tés) et d'améliorer les structures où ont lieu les visites afin de faciliter l'interaction familiale. D'autres solutions concernent l'augmentation des compétences parentales à travers des cours de formation à l'intérieur des établissements de détention, mais aussi à l'extérieur à travers des aides à domicile. De même, il ne faut pas mini­miser l'importance de la réinsertion sociale et profes­sionnelle de l'ancien(ne) détenu(e) afin de lui permettre de rétablir une bonne image de soi et sa place dans la société. En ce qui concer­ne l'enfant, des thérapies individuelles, de fa­milles et de groupes peuvent être très bénéfi­ques afin de résoudre les problèmes liés à l'iso­lement, une faible estime de soi, la honte, etc. De même, ce type de prise en charge permet à l'en­fant de se diriger vers des choix moins domma­geables et plus positifs pour son devenir, ainsi que de développer ses ressources et un envi­ronnement soutenant (Eddy & Reid, 2002).

4. Conclusion

Lors du colloque, les orateurs ont particulière­ment mis l'accent sur l'accompagnement de l'enfant dans sa démarche vers son parent in­carcéré, ainsi que sur les moyens existant pour améliorer les lieux de visites en détention. A ce sujet malgré les courageux efforts et initiatives de certains intervenants (notamment dans le canton de Vaud), il est particulièrement frap­pant de remarquer que dans un pays comme le notre, qui compte environ 6’000 détenus, il n'existe que peu d'aide de ce type envers ces enfants amputés d'un de leur parent. Ceci est d'autant plus marquant que des pays en voie de développement comme le Cameroun, par exem­ple, sont entrain de créer des Relais Enfants-­Parents sur le modèle français, alors que leurs moyens économiques et leur régime politique ne sont largement pas aussi favorables que ceux de la Suisse. A partir de ces constatations, l'as­sociation Carrefour Prison a établi comme l'un de ses projets principaux de continuer à sensi­biliser la population à cette problématique, ain­si que de travailler à la mise sur pied de struc­tures et de moyens afin d'assurer une aide concrète à ces victimes de l'indifférence socié­tale.

 

Bibliographie

Ayre L., Philbrick K. & Reiss M., Children of Imprisoned Parents: European perspectives on good practice. Euro­chips, Paris, 2006.
Eddy
J & Reid}.. The antisocial behaviour of the adolescent children of incarcerated parents: a develop­mental per­spective, Paper
presented at the conference «From prison to home», Washington, 2002.
Http://www.ur­ban.org/Uploaded pdf/41
0631_AntisocialBehavior.pdf. mai 2007.
King D., National evaluation of the prisoners and their families program, Australian government attorney­general's department, Melbourne, 2005.
Lafortune D., Barrette M, Dubeau D, Bellemare D. Brunelle N., Plourde C. & Cusson J-F., Un père incarcéré: facteur de risque ou de protection pour ses en­fants? Forensic, numéro spécial Psychiatrie & Vio­lence, 2004 4 (2), 15-22.
Woodward R., Families of prisoners: literature review on issues and difficulties, 2003. Http://www.facs.gov.au / in
ternet/facsinternet.nsf/vlAI occasional_papers/
$file/OP10_1203.pdf, juin 2007.
 

Emmanuelle GRANZOTTI
Carrefour Prison
10, rue de la Madeleine
CH-1204 Genève
granzotti@carrefour-prison.ch